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Titre du blog : Les Amis de l'ALHAMBRA
Auteur : leblogdesamis
Date de création : 08-08-2008
 
posté le 09-08-2008 à 22:21:58

Mort de Youssef Chahine

Youssef Chahine, la conscience cinématographique du monde arabe

 

LE MONDE | 28.07.08 |

Il incarnait l'Egypte comme Satyajit Ray incarna l'Inde ou Sembene Ousmane l'Afrique. On le considérait comme la conscience cinématographique du monde arabe. Youssef Chahine, dit "Jo", lutin malicieux et polémiste enflammé, sourd comme un pot et fumant comme un pompier, est mort dimanche 27 juillet, à l'âge de 82 ans, après avoir passé six semaines dans le coma à la suite d'une hémorragie cérébrale. Il s'est éteint à l'hôpital militaire de Maadi, dans la banlieue du Caire.

 

 

 

Né en 1926 à Alexandrie, cet Oriental jovial, amateur de vin blanc, qui, dans les grandes occasions, égayait son smoking d'un énorme nœud papillon jaune canari, hérita d'un fourbi familial multilingue : chrétien non maronite par ses grands-parents paternels libanais, grec par son grand-père maternel, syrien par sa grand-mère maternelle, plaideur d'instinct par son père avocat. Alexandrie, la ville d'enfance, carrefour de cultures, est la plaque tournante de sa vie et de son œuvre. Il lui consacra une trilogie autobiographique, commencée à la suite d'une opération à cœur ouvert, en 1977, dont il était sorti ragaillardi : "Je n'ai jamais eu peur de la mort, je ne l'ai jamais entendue venir. La seule chose qui m'effraye, ce sont les fanatiques."  Film polyphonique, Alexandrie pourquoi? (1978) rend hommage à ces romances orientales à deux sous qui bercèrent son jeune âge, autant qu'aux comédies musicales américaines des années 1930 et 1940 qui le firent rêver. Cet hymne à l'art est aussi un hymne à la paix, un éloge de l'amour et de l'éclosion des sens, l'épanouissement des corps, une mise en cause de tout ce qui attise les intolérances : la crispation sociale, politique, ethnique, sexuelle. Il fête l'union entre deux hommes, entre un Arabe et une Juive, entre un pauvre et une bourgeoise Rythmé par la voix envoûtante d'Oum Kalsoum, Alexandrie encore et toujours (1990) plonge à nouveau dans les songes du cinéaste, ses engagements artistiques et ses élans amoureux. Sautant du gag au clin d'œil, en passant par la nostalgie, il y sublime sa passion pour son acteur fétiche par un cocktail kitsch : confession teintée de dérision, comédie musicale, péplum, dessin animé, documentaire social. Alexandrie… New York (2004) met en scène sa jeunesse aux Etats-Unis, lorsqu'il partit à 17 ans apprendre le métier d'acteur dans un institut d'art dramatique de Los Angeles, avec l'ambition de jouer Hamlet.

A ce triptyque, il convient d'adjoindre La Mémoire (1982), où l'évocation de son passage au bloc chirurgical sert de prétexte à une remontée dans le temps : autopsie d'un gamin chaplinesque, d'un jeune homme shakespearien, sursaut d'un corps refusant de rendre l'âme, litanie de refus, celui d'abdiquer de faire des films, ceux ressentis devant certaines décisions du régime de Nasser, la défaite de son peuple lors de la guerre des Six-Jours ou le comportement d'Israël au Liban.

FÉRU D'ARABESQUE ET DE DIVERTISSEMENT SUBVERSIF

Revenu, donc, en Egypte en 1948 après ses apprentissages américains, Youssef Chahine réalise son premier film en 1950 (Bapâ Amîne) – "Je n'étais qu'un gamin avec de grandes oreilles, comment a-t-on pu me faire confiance?" – et enchaîne les œuvres alimentaires, d'où surnagent Les Eaux noires (1956), premier film arabe à évoquer la vie ouvrière. Mélange de néoréalisme et de baroque, son premier film d'auteur s'appelle Gare Centrale (1958) : il y interprète lui-même un vendeur de journaux, infirme et schizophrène, devenu criminel, dans un mélo où la misère, les luttes syndicales, les symptômes sociaux sont accouplés avec cette autre obsession du cinéaste qu'est le fétichisme, le regard voyeur sur un corps convoité. Car le héros, ce Quasimodo à pulsion scopique, est amoureux d'une beauté torride qui lui préfère l'Apollon du quartier.

Après Saladin (1963), péplum nationaliste, Un jour, le Nil (1964), coproduction égypto-soviétique conforme aux modèles de réalisme socialiste et renié par le cinéaste, La Terre (1969), récit d'une révolte paysanne contre un bey à l'époque féodale, Le Moineau (1972, mais bloqué deux ans par la censure) analyse la débâcle de l'armée égyptienne durant la guerre des Six-Jours en 1967 : gangrène, corruption, mensonge rongeant les hautes sphères du pouvoir, pourrissement de l'Etat par les affairistes.

Chahine poursuit sa fresque sur l'Egypte de Nasser avec L'Aube d'un jour nouveau (1974), radiographie sociale très critique de son pays, et Le Retour de l'enfant prodigue (1976), film iconoclaste où il prend le parti du fils prodigue en question, déserteur saltimbanque, garant d'une résistance aux extrémismes et aux compromissions.

En 1985, Adieu Bonaparte retrace en parallèle la conquête de l'Egypte par le conquérant français (que Patrice Chéreau campe comme un homme ridicule), et les divergences entre trois frères, l'un persuadé que les troupes étrangères menacent l'islam, l'autre idéaliste naïf et le troisième adepte du métissage, de l'entente entre les races. L'année suivante, il offre un rôle superbe à la chanteuse Dalida, native du Caire, dans Le Sixième Jour, mélodrame sur fond d'épidémie de choléra situé en 1948 et inspiré d'un roman d'Andrée Chedid. Cette parabole sur la survie interroge l'époque actuelle (les conflits créés par la création d'Israël) à travers la question palestinienne et la présence britannique.

Youssef Chahine a des démêlés avec les islamistes fanatiques à cause de L'Emigré (1994), portrait trivial, à peine déguisé, du prophète de l'Ancien Testament Joseph, et apologie des penseurs en quête de leur épanouissement personnel, qui s'enrichissent de la culture des autres. Défiant la fatwa de l'université Al-Azhar, sourcilleuse gardienne de l'orthodoxie musulmane, le film lui vaut un long procès, à l'issue duquel le long métrage est jugé "blasphématoire" et interdit temporairement en Egypte, jusqu'en mars 1995. Ironie, L'Emigré sera le plus grand succès de Chahine en Egypte, avec ses 2 millions d'entrées. Un succès presque égalé par son film suivant, Le Destin (1997), un péplum philosophique sur le grand humaniste musulman Averroès et une réponse réjouissante aux intégristes.

Suivront L'Autre (1999), déclaration de guerre à la mondialisation via l'histoire de deux amants séparés par leurs entourages corrompus et fondamentalistes, et Silence… on tourne (2001), où il exalte l'Egypte d'antan, ses villas et ses divas, son cinéma populaire avec chanteuse, gigolo, carton pâte et happy end. Féru d'arabesque et de divertissement subversif, Chahine mena de pair un cinéma du "moi" romantique, une quête d'un cosmopolitisme heureux, un mélange de fascination pour Hollywood et une méfiance de l'Amérique, une haine de tous les fanatismes.

ARTICLE : 25 janvier 1926 Naissance à Alexandrie (Egypte) 1950 Premier film, "Bapâ Amîne" 1969 "La Terre" 1977 Opération à cœur ouvert 1978 "Alexandrie pourquoi?" 1982 "La Mémoire" 1990 "Alexandrie encore et toujours" 2004 "Alexandrie… New York" 27juillet 2008 Mort, dans la banlieue du Caire

 

Jean-Luc Douin